© Edith

© Edith

Marie-Hélène

samedi 22 avril 2023 06:54

Je n’écris pas moi-même la date sur ce cahier, mais en la lisant, je l’entends ; c’est la date de l’anniversaire de mon père qui aurait eu 86 ans aujourd’hui.
Dans la boîte, donc.
J’aime les boîtes, surtout les boîtes vides, propres et lisses. On est bien dans la boîte, sa peau est douce, elle est élégante, simple, graphique, c’est un geste de beauté ; et le corps s’y délie.
Je ne me suis pas assise sur le tabouret de plastique marron que j’avais emporté.
Je m’en suis seulement servie pour décrocher la toile d’araignée qui, selon moi attentait à l’harmonie intérieur de la boîte. Ce faisant, j’ai tout de même pensé que les araignées, aussi, avaient veillé, et, à leur muette façon, dans leur langage indéchiffrable, avaient laissé derrière elles une trace que je m’appliquais à détruire.
Ensuite j’ai rangé le tabouret de plastique marron à droite du radiateur, en face de la porte.
Ce qui est très beau dans la boîte, c’est le rectangle de lumière qui se reflète, en suspension merveilleuse, dans la baie, et s’inscrit dans le paysage de Capdenac-Gare, sur fond de ciel, de bois, et de gare.
J’ai attendu un train, je l’ai espéré, pour parfaire la sensation d’entrer dans le jeu d’une maquette géante et vivante : la maquette de la gare de Capdenac, gare où je me suis souvenue d’être déjà passée à la faveur de certaines pérégrinations estivales et ferroviaires.
En entrant dans la boîte, j’ai aussitôt pensé, je vais attendre le train, un train, pourvu qu’un train passe ; aucun train n’est passé, mais juste avant la fin de la veille, les deux wagons remisés sur une voie, un peu à l’écart, se sont lentement ébranlés, et sont entrés en gare de Capdenac, quelques minutes avant que je n’entende le pas d’Edith sur l’escalier de bois.
Edith. Vive, souriante, sur le parking des guetteurs de Capdenac. Son cardigan rose. Ses cheveux longs et répandus. Le thé, les parfaits gâteaux aux noix par elle offerts. Edith de Capdenac.
C’est un nom de personnage de roman.
Un beau nom, sonore, vivace et doux.
Dans la boîte, j’ai joué à encadrer ma silhouette dans le cadre lumineux inscrit dans le paysage ; j’ai joué, plusieurs fois ; j’ai calculé mes neuf pas, petits pas, répétés d’une extrémité à l’autre de la boîte ; j’ai négligé le côté Capdenac Haut pour ne guetter que du côté de Capdenac gare.
La pluie annoncée n’est pas venue.
J’ai pensé à Paul Cézanne, à sa passion du gris, de tous les gris, ceux que le ciel de Capdenac a déployés ce matin entre 6h54 et 7h54, tandis que le soleil s’affairait là-dessous. Je ne l’ai pas vu, le soleil, ni attendu ; une trouée vibrante et nacrée s’est arrondie, s’est creusée, a palpité quelques minutes. La lumière montait, allumait les verts, tous les verts neufs, pimpants, sémillants, gorgés de jus, du bel avril. Ça pépiait dans les entours, des carillons tintaient, je devinais le vent et le feulement sourd du Lot dont les eaux lentes sont barrées d’écume blanche et sonore à quelques mètres en aval de la gare de Capdenac.
C’est un paysage.
On y dormait encore ce matin du 22 avril, tandis que je veillais, lovée, nichée, dans les nervures diaprées des panneaux de bois qui ont été agencés pour fabriquer, inventer, la boîte des veilleurs.
Au sortir de la boîte, Edith m’a indiqué la direction des Monts du Cantal, celle de l’Aubrac… et j’ai pensé que j’avais passé une bonne partie de cette heure collée à la paroi, l’œil rivé sur la colline charnue crêtée d’arbres encore nus qui serait l’antichambre, le vestibule du haut pays perché.
On ne se refait pas. Le corps veille.